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Linux sur le bureau

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Enjeux, régression et tentatives de prospectives

Le projet de noyau Linux, initié en 1991 par un étudiant alors parfaitement inconnu, Linus Torvald, reste le plus remarquable succès du Logiciel libre à ce jour. Plus largement il restera sans aucun doute un des éléments fondateurs de la formidable révolution qu’a connu l’industrie des nouvelles technologies au cours des dernières années : l’essor de l’utilisation des logiciels libres dans l’ensemble de l’économie numérique.

Qui aurait osé rêver il y a quelques années que la majorité des smartphones, tablettes, montres et objets connectés de toutes sortes exécutent des systèmes d’exploitation avec Linux comme noyau ? Et au-delà de ces objets palpables par le grand public, qu’une grande partie des services proposés sur l’Internet, (messageries, Web…) mais aussi au niveau de son infrastructure (DNS, boxes des FAI) exécutent un système à base de noyau Linux ?

Les raisons de ce succès sont connues : Linus Torvald est apparu avec les bonnes idées au bon moment.

  • Les bonne idées tout d’abord : le projet de développer un système d’exploitation de type UNIX pour ordinateur personnel face aux limites de MS/DOS (système mono-tâche, mono-utilisateur, propriétaire) répondait à un vrai besoin pour les développeurs/hackers de l’époque. Et surtout, le fait de proposer et de permettre à n’importe qui de participer au projet dès le début (release early, release often), sur la base d’une méritocratie. (Voir le célèbre texte de Eric S. Raymond « La cathédrale et le bazar »).
  • Le bon moment : le début des années 90 correspond d’une part à l’essor de l’ordinateur personnel à processeur Intel (compatible IBM, comme on disait à l’époque), devenu standard de fait (à l’exception d’Apple jusqu’en 2005), ce qui permit aux développeurs de partager une plate-forme unique. Ceci n’était pas écrit d’avance, si l’on considère la variété des architectures matérielles des années 80 (Amiga, Atari, etc.) dans le domaine de l’informatique grand public.
  • D’autre part, la démocratisation de l’accès à l’Internet au même moment permit aux développeurs de participer au projet en s’échangeant facilement les fichiers sources sans même se connaître ni se rencontrer, permettant la réalisation du modèle du bazar à grande échelle à un coût modéré.

Malgré ce succès incontestable, il reste cependant un domaine dans lequel on peut estimer que Linux a rencontré un échec : son usage sur le PC client, entendu comme l’ordinateur personnel, portable ou non, utilisant les périphériques d’entrée traditionnels claviers/souris. Alors que cela constituait l’objectif initial de Linus Torvald : avoir un sytème de type UNIX sur son PC ! Même si de son propre aveu, l’objectif est atteint sur sa machine personnelle, force est de constater que Linux stagne sur cette plate-forme autour de 1% du marché… Voir l’article « Linus Torvalds : “Le desktop n’a pas été vraiment conquis” ».

L’année du décollage de Linux sur le Desktop, attendue par certains comme le Grand soir, n’a pas eu lieu… Mais ceci constitue-t-il toujours le même enjeu à l’heure des terminaux mobiles ?

Assurément non, si l’on considère la part de ses terminaux (smartphones, tablettes, terminaux pour voitures) sans cesse grandissante dans les usages de consommation de données (consultation, messageries, jeux, musique, podcasts et vidéos).

Et l’on peut s’en réjouir, si l’on considère que nous assistons au spectacle d’une génération accédant à l’usage de l’informatique sans utiliser de produits Microsoft, qui plus est majoritairement sous Android, et donc en utilisant un noyau Linux…

Mais il y a un mais : ces terminaux sont d’un point de vu matériel bien plus fermés que ne l’étaient les PCs qui les ont précédés… De là la difficulté à atteindre l’objectif d’un système d’exploitation libre : le fork libre d’Android Réplicant n’est installable et utilisable que sur un petit nombre de téléphones mobiles, datant de plusieurs années. Sans aller jusque là, les systèmes développés par Ubuntu ou Jolla se heurtent, malgré les compromis passés avec les pilotes propriétaires, à la réalité du marché et à un problème de poule et d’œuf : sans parts de marché suffisantes, pas de développeurs et donc pas d’applications. Sans applications, pas de parts de marché…

Enfin y compris sur les OS les plus répandus (Android, iOS), la distribution de logiciels libres est restreinte voir impossible de par la politique des Stores uniques aux conditions d’utilisation abusives difficilement contournables pour des utilisateurs non-geeks…

Mais la situation est-elle meilleure sur les ordinateurs « traditionnels » ? Force est de constater un certain nombre de régressions sur cette plate-forme ces dernières années. Une plate-forme qui, quoi qu’en disent certains pseudo-analystes qui annoncent régulièrement l’avènement d’une ère post-PC, constitue encore celle de choix pour nombres d’utilisateurs avancés et de producteurs de contenus, malgré les tentatives de proposer ce genre d’usage sur des produits comme les tablettes grand format ou des hybrides tablettes/PC (qui à force de compromis s’avèrent être de mauvaises tablettes ET de mauvais ordinateurs portables, même s’ils progressent).

Par rapport à la situation d’il y a une dizaine d’années, celle où majoritairement dominait le PC sous forme de tours beigeasses, force est de constater que la facilité d’installation d’une distribution GNU/Linux ne s’est pas améliorée, bien au contraire…

La liste des difficultés rencontrées est longue… Vous pouvez si le cœur vous en dit lire cette tentative d’énumération exhaustive : Major Linux Problems on the Desktop.

Je me bornerai ici à décrire celles que j’ai pu rencontrer moi-même lors de mes nombreuses tentatives d’installation sur un grand nombre de PCs de toutes marques (y compris Apple). Je parle ici de matériel récent, post-2012. Ceux qui pensent qu’après tout il suffit d’installer Linux sur du matériel plus ancien peuvent arrêter là la lecture de cet article.

UEFI/Secure Boot : Tous les PCs vendus à partir de 2012 (vendus avec Windows8 et suivants) sont fournis avec l’UEFI à la place du BIOS. Beaucoup d’avantages mais aussi source de problèmes. Secure Boot, activé par défaut, empêche de démarrer sur un système autre que Microsoft. Les distributions récentes sont sensées le gérer ou au pire on peut le désactiver dans un menu au démarrage pas toujours facile à trouver, sinon écran noir dés l’amorçage sur le périphérique d’installation.

Sauf que :

1– Il m’est arrivé que l’installation se passe bien mais à la dernière étape, l’installation du programme d’amorçage de Linux (GRUB) dans la partition UEFI, celle-ci était en lecture seule… J’ai dû sauvegarder le contenu de cette partition, la reformater et la restaurer. Tâche un peu ardue pour l’Unbuntero moyen…

2– Il m’est arrivé que l’installation se passe bien mais que le PC continue de démarrer sous Windows même en indiquant dans l’UEFI de démarrer sur GRUB par défaut… Résolu au moyen de la commande bcdedit sous Windows… Là encore il y a de quoi en décourager plus d’un, même de bonne volonté…

3– Support des périphériques : beaucoup de PC récents (et les portables en particulier) ont des périphériques supportés qu’au moyen de firmwares/blobs propriétaires, voire de pilotes propriétaires.

On peut citer les GPU NVidia et AMD, même si les pilotes libres ont fait des progrès. Les portables vendus avec la technologie Optimus, (carte Intel + NVidia), apparus voici plusieurs années, commencent à peine à être correctement gérés…

4– Les principaux fournisseurs d’adaptateurs Wifi et Bluetooth (Broadcomm, Realtek, Atheros) nécessitent aussi des pilotes propriétaires ou au moins des firmwares binaires pas toujours bien maintenus ou pas toujours bien fournis par les distributions…. Résultats : installation à la main, connexion instable, impossibilité d’utiliser les réseaux Wifi les plus rapides (802.11ac).

5– Les imprimantes et les scanners : beaucoup ne fonctionnent qu’en mode restreint. Le pilote Windows est nécessaire pour utiliser les fonctionnalités avancées…

6– Les touchpads mutlipoints : gestion basique du scrolling et des clics, pas de pinch-to-zoom et autres mouvements…

Je pourrai continuer avec la mise en veille souvent hasardeuse, l’autonomie moins bonne que sous Windows à cause d’une mauvaise gestion du sommeil profond des derniers processeurs…

En résumé, la multiplication des pilotes et des blobs/firmwares binaires, qui empêche l’installation d’une distribution 100% libre, pose problème même aux autres distributions plus enclines au compromis. Et rendent les choses de plus en plus difficiles.

Il ne faut donc pas s’étonner de voir proliférer même chez les développeurs de logiciels libres l’usage de MacOSX et peut-être bientôt de Windows10 avec son intégration d’un sous-système GNU/Linux exécutant les binaires fournis par Ubuntu… Quitte à bouter une machine virtuelle Linux si cela ne suffit pas…

Et pourtant il est possible d’acheter une machine dernier cri avec un BIOS libre (ou presque…), Coreboot, et un système Linux fonctionnant parfaitement (y compris le Trackpad !) : Un chromebook ! Alors, si Google et ses OEMs partenaires (Asus, HP, Acer, Lenovo…) y arrivent, ne désespérons pas !

Mais cela nécessiterait une réelle volonté de la part des distributions et des OEMs de travailler ensemble à l’intégration de leurs produits, en liaison avec les développeurs upstream… Avec Redhat qui se concentre sur le serveur et Canonical sur l’embarqué, on ne semble pas en prendre le chemin… Et ce travail là ne peut reposer entièrement sur la communauté…

4 Comments

  1. Adrien V. says on 22 avril 2016

    Bonjour,

    Tout d’abord merci pour l’article.

    Je laisse un petit commentaire, pour signaler ce que je crois être quelques coquilles :
    0/ si je ne me trompe pas, les sigles sont invariables en français et ne prennent pas la marque du pluriel (https://www.druide.com/enquetes/pour-les-cingl%C3%A9s-des-sigles-et-les-accros-des-acronymes), donc « PCs » → PC ;
    1/ « la distribution de logiciels libres est restreinte voir impossible de par la politique des Stores uniques » → voir*e* ;
    2/ « celle de choix pour nombres d’utilisateurs avancés » → àmha, c’est plutôt nombre** (sans s) ;
    3/ « où majoritairement dominait le PC sous forme de tours beigasses » → beig*e*asses ;
    4/ « Ceux qui pensent qu’après tout il suffit d’installer Linux sur du matériel plus ancien peuvent arrêter là lecture de cet article » → …arrêter là *la* lecture… ;
    5/ « Les distributions récentes sont sensées le gérer » → *c*ensées (cf. http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/%C3%AAtre_cens%C3%A9/14074/difficulte)
    6/ « sinon écran noir dés l’amorçage » → d*è*s ;
    7/ « beaucoup de PC récents (et les portables en particulier) ont des périphériques supportés qu’au moyen » → je trouve personnellement que la proposition sonne bizarrement ; ne manque-t-il pas une négation (*n’*ont) ou bien ne faudrait-il pas remplacer « qu’ » par « uniquement » (par exemple) ?
    8/ « Les touchpads mutlipoints » → mu*lt*ipoints
    9/ « Je pourrai continuer avec la mise en veille » → pourrai*s*
    10/ « Quitte à bouter une machine virtuelle » → je pense que vous songiez plutôt à l’anglicisme bo*o*ter ;

    Bien cordialement.

  2. Pierre Brial says on 22 avril 2016

    J’ai installé linux (Debian, Ubuntu, Linux Mint) sur des dizaines de machines, anciennes ou récentes, et j’ai rarement eu de problèmes.
    Avec les distributions récentes, il est devenu plus simple d’installer Linux que Windows sur un PC nu.
    Le problème est que personne n’a à installer Windows…
    La faible adoption de Linux sur le PC de bureau n’est pas du à d’éventuelles difficultés, mais au fait qu’il n’y a pas de PC vendu avec Linux préinstallé dans la grande distribution.
    Si les PC de supermarché étaient tous vendus nus, avec une boite de CD Windows à acquérir à part et à installer soi-même, je ne pense pas que la marque à la fenêtre aurait le succès qu’elle a…

  3. Install Gentoo says on 23 avril 2016

    Pour avoir fait du support et des installs de Ubuntu ou Mint, il est vrai que les installateurs automatiques se gamêlent parfois sévèrement en ce qui concerne le démarage. Je n’ai jamais compris ce qui a poussé les différentes distributions à abandonner l’éprouvé, simple et fiable Grub 1 au profit de l’expérimental, soit disant automatique et complétement beugué Grub 2. Malheureusement les utilisateurs de distributions mainstream n’ont pas d’autres choix que de ramasser les pots cassés et de se débrouiller pour faire fonctionner malgré tout. En ce qui concerne l’UEFI, une fois le principe de fonctionnement compris, il est beaucoup plus simple et pratique à utiliser qu’un Grub en MBR. En revanche installer un Grub sur de l’UEFI bien que ce soit encore une fois la solution adoptée en masse, est un abération puisque le noyau Linux peut être chargé directement (mode EFI stub) La configuration devient ainsi triviale et le démarrage beaucoup plus rapide.
    Cela ne m’étonnes pas que ChromeOS soit une distribution qui juste marche, puisqu’elle est fortement inspirée de Gentoo

    Install Gentoo !

  4. Je me rends compte que mon  » portable  » date d’avant 2012 .Mon unique fournisseur étant la déchèterie depuis toujours. Je récupère , je formate, et je donne. Mais hélas pour imposer Ubuntu ( plus simple) j’ ai du mal. Pourtant l’emploi en général n’est que le surf sur internet. Je constate que la « photo » se limite au stockage de milliers de photos, la musique a YouTube ou deezer…Je me sens un peu seul,du coup je ne récupère plus bcp…
    LDLC vend du matériel sans OS .

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